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Damasio, Alain

 
  Damasio, Alain
 

La Horde du contrevent est un OLNI (Objet Livresque Non Identifié) sorti en septembre 2004. Quelques six mois plus tard, l'équipe des Chroniques de l'Imaginaire invite Alain Damasio à nous parler de son roman. Petite introduction à l'art d'écrire des romans hors normes...

Bibirox : Tu as écris La Horde du Contrevent en trois ans. Quelles ont été tes sources dinspiration principales ?

Alain Damasio :  Je n'ai pas écrit La Horde en trois ans, mais sur sept ans, puisque le premier chapitre que jai écrit la été en novembre 1997. Ma première source dinspiration a été la nouvelle de Bradbury qui sappelle La Pluie, lhistoire dun escadron sur Vénus, soumis à une pluie diluvienne , et qui cherche une coupole solaire sous laquelle sabriter. Cette nouvelle, très forte, très simple de construction, ma confirmé dans lidée quun élément, pris comme noyau narratif, pouvait féconder une histoire entière. Jai cherché un équivalent, jai trouvé le vent, phénomène que jadore car invisible mais puissant, fluide et léger, tactile. Il incarne la métamorphose dans son évidence et, affronté de face, le combat, propre à toute vie.

Mais ce qui ma inspiré, comme toujours, ce sont mes lectures philosophiques, Deleuze au premier chef. Je ne lis quun ou deux livres de SF par an et ça ne minspire pas à proprement parler, sauf Volodine peut-être, qui me prend aux tripes stylistiquement et pour sa faculté à poser charnellement, sensuellement, un univers imaginaire.

Sur un plan plus général, jai du mal à parler « dinspiration ». Je trouve quécrire relève bien davantage dun problème dexpiration. « Quelles sont tes sources dexpiration principale ? » serait une excellente question dinterview (lanus, la bouche, la peau, etc ?).

B : Compte tenu de la réception du livre, plutôt encourageante pour un public qui ne te connaissait pas, comptes-tu écrire un autre roman typé fantasy ?

AD : Comme la plupart des auteurs, jimagine, je ne sais pas réfléchir en fonction dun lectorat ou dun public qui attendrait de moi quoi que ce soit. Ni en terme de genre ou de catégorie, qui sont des enjeux dédition, jamais décriture. La Horde nest en outre guère typé fantasy même si elle traverse ce genre ou en recoupe des thèmes forts, comme la quête, lhéroïsme. Mon prochain livre appartiendra aux littératures de lImaginaire, cest tout ce que je sais ! Ça sera du « real fantastik pur », si tu veux une catégorie.

B : Doù vient selon toi que La Horde ait pu plaire au plus grand nombre ? As-tu fait un effort décriture en ce sens ?

AD : Personnellement, je naurais jamais cru que La Horde dépasse un public restreint, à cause de la polyphonie narrative, oui, du style et des néologismes, des passages de réflexions. Il faut croire que jai régressé, au fond, et que ma philosophie devient si faible quelle en est devenu très accessible <) ;o))) Si jai fait un effort vers le lecteur, cest surtout dans la densité narrative, jai musclé les rythmes, cherché à ne pas noyer, tête sous leau, les gens sous une vague de concepts, comme dans la zone, jai cherché une meilleure fluidité, aussi. Ce qui plaît surtout, daprès les lettres des lecteurs, ce sont les personnages, et limaginaire poétique.

B : Si lon va sur ton site (www.lahordeducontrevent.org ), on constate que La Horde n'est pas quun roman, mais une véritable oeuvre multi-supports, musicale, visuelle, graphique, interactive. Avais-tu prévu dès le début pareille extension ?

AD : Non, lidée mest venue au fur et à mesure que je voyais des pans, assez larges, de mon univers, être abandonné en vertu des impératifs de cohérence ou de dynamique de récit. Javais accumulé en sept ans beaucoup didées qui sont absentes du livre et javais envie, également, de voir lunivers exploser hors du cadre livre. Boris (Joly-Erard), Arno (Alyvan) et mon frère en ont été les artificiers.

Passons à quelques questions plus précises :

B : Une des choses qui ma le plus frappé est lalliage singulier de philosophie et dImaginaire que tu réussis à produire. Mais selon toi, peut-on attendre de lImaginaire quil soit autre chose quun vêtement mythologique au service dune pensée dissimulée ? LImaginaire nentre-t-il en relation avec la philo que pour lui servir de support didactique ?

AD : Jaime beaucoup cette question, qui est au coeur de mes propres doutes. Jai des réponses malheureusement flottantes à y apporter. Il est clair que lImaginaire propose souvent une transcription métaphorique de concepts, lopportunité en tout cas den offrir une forme incarnée dynamique, beaucoup plus pédagogique que le concept nu. Le concept nu, exposé didactiquement, est létat le plus prometteur de lidée puisquil peut se donner une série compacte de dérivation, dincarnation. Doù ma propension à puiser au concept plus quà ses incarnations littéraires forcément appauvries (dépotentialisées en tout cas). Par exemple, le concept dautodifférenciation chez Bergson, que jutilise, sert dans le roman à définir la capacité de Caracole à se réinventer sans cesse ou du corroyeur (un autochrone) à nêtre que le propre mouvement interne de sa différenciation et donc une puissance inquiétante de métamorphose des éléments (pluie, eau bouillante, magma, nuage, tour à tour). Dans chacun de ces deux cas, le concept est rendu visible par une « mise en forme » ; il est « informé » psychologiquement (le troubadour imprévible, incomparable avec ses états antérieurs) ou physiquement (leau de lautochrone qui prend successivement des formes, se pétrifie, se liquéfie).

Un autre exemple est donné par le combat entre Erg et Silène, qui est couplé et mis en écho avec la discussion entre Caracole et Lerdoan. À un premier niveau, en tant que Maître-Foudre, Silène incarne le second stade de la vitesse, la frasque, quand Erg en reste aux vitesses relatives de lespace et du temps. Mais tous deux vont être débordés par lirruption du troisième stade, celui du vif, porté par le corroyeur, qui est lintempestif et troue la durée, y est hétérogène. Là encore, lImaginaire et la mise en scène du combat sont « illustratifs » du concept. Cest le concept qui était « directeur artistique » du chapitre à son origine.

Mais en même temps, et cest là que ça devient intéressant, quelque chose du combat échappe à ce rôle illustratif, et en trahit même les présupposés. Les trajectoires de vol de Silène, réputées imprévisibles, sont construites, obéissent à des techniques acquises. La frasque est ainsi réintégrée dans le flot ordinaire de lespace et du temps, donc calculable, anticipable par Erg. La fatigue de Silène intervient aussi, qui déjoue la netteté du concept dont il procède, qui est la pure capacité de mouvement, le côté intouchable dun guerrier du Mouvement.

À un autre niveau, celui de ma syntaxe, des vitesses relatives et absolues se créent à mon insu dans le déboulé, des tirets longs jouent tantôt comme frasque pure, rupture, tantôt comme prolongement dun carreau darbalète, continuum dun jet. Les virgules, en accolant des syntagmes disjoints, font office de portes, daccélérateurs subits, ou de bornes de ralentissement.

LImaginaire amène au fond une chair qui finit toujours par produire ses propres os.

Cest comme si le langage était porteur de cette double faculté : ancrer laffect, incarner lémotion et par la syntaxe, dépiauter cette chair, en extraire les articulations, les oppositions.

Je pense profondément que les plus grands écrivains jouent sur cette ligne de crête ou sappuient sur ces deux ailes : la conceptuelle, par un travail de syntaxe, et la physique par le lexique.

Ce que jessaie déviter, toujours, cest de transformer lImaginaire en support symbolique. Sitôt quun personnage ou quune ville, un véhicule, un animal inventé, peuvent être lus directement comme symbole de quelque chose, ça signifie quils ont perdu leur vie propre, quils nexistent quen tant que signalétique, comme ces comédiens dont parle Novarina et qui ne sont plus que les poteaux indicateurs du metteur en scène, ici de lécrivain. De mon imaginaire, je demande quil soit vivant, à savoir irréductible à ce quil représente ou indique, même conceptuellement.

Ne jamais illustrer un concept, mais se servir du concept comme une force qui vient hanter la forme que tu lui donnes pour se déployer. Cest une exigence cruciale.

B : Certains éléments philos sont intégrés directement dans La Horde sans quils soient aucunement transformés. Cest ainsi que Caracole évoque les trois métamorphoses dAinsi Parlait Zarathoustra, celles du chameau, du lion et de lenfant. Peux-tu revenir sur ce choix, sur limpact narratif de cette allusion?

AD : On ma quelquefois reproché cette irruption de « real philosophie » dans le récit. Cest plutôt reconnaître que Nietzsche est capable de survivre à des millénaires dhumanité, sur différentes planètes et cest le sens de sa mention : cette foi. Lointain futur alors ? Pour moi, La Horde est hors temps, ni uchronie, ni anticipation, elle apporte sa propre durée. Pourquoi Nietzsche alors ? Ou la citation dArtaud sur la faim, une des plus fortes qui soit ? Parce que je crois quà leur niveau dintensité et de vif, Nietzsche ou Artaud peuvent sinviter dans limaginaire de nimporte quel monde, quils ont cette capacité (leurs pensées) à être lintempestif de tout récit, de toute fiction. La pensée-Nietzsche est un noeud de vif dont il est évident (à mon cur) quil traverse les époques et il peut donc sinviter, encore une fois, dans La Horde, comme il sinvite dans la zone du dehors (dans le Cube). Privilège des grands vivants que de nêtre « déplacés » nulle part. Quel univers peut se prétendre, sans rire, hétérogène à Nietzsche ? Quelle intensité conjurer Artaud pour cause de cohérence culturelle de la fiction ? Personne ne peut les empêcher dêtre dans la bouche de Caracole. Personne ne peut se croire assez mort pour ne pas articuler lun ou lautre de leurs cris.

Sur limpact narratif, je devine quil est souvent mal compris parce que Caracole annonce là le tome II de La Horde, le devenir propre de Sov qui débute chameau, devient lion à la fin du tome I et enfant à la fin du tome II. Sauf que jai reconcé pour linstant, à écrire le tome II, trop exigeant à porter. Écrire la suite, dont je connais la trame depuis cinq ans, impliquerait que je sache relier le vif et lécriture, montre le lien entre lacte de créer et lart de récupérer un vif, enjeu du tome II. Et ça, cest une construction très éprouvante, je ny suis pas prêt.

B : Il nest jamais fait allusion à léternel retour dans le récit, mais il me semble néanmoins quil sagit du concept central du roman. Peux-tu nous en dire plus ?

AD : Léternel retour que jutilise, de façon tacite, dans La Horde, est celui de Deleuze interprétant et travestissant Nietzsche : léternel retour sélectif. Ne reviendront que les moments les plus intenses ; ne subsisteront que les vifs des grands vivants, les autres seront dispersés dans le vent linéaire, pas assez structurés pour résister au temps. Si le roman boucle, ce nest pas par éternel retour déguisé, toutefois ; cest plutôt par reprise, à la Kierkegaard : Sov est condamné à reprendre, à repartir à zéro (the last page), à trouver par lui-même comment refaire sans répéter, sans obéir à nouveau. Concept de la vis, qui monte et tourne à la fois, translation et rotation conjointes. Jaime la façon dont Nietzsche lui-même utilise léternel retour dans son quotidien : comme une pensée qui interdit de samollir, de vivre faiblement les instants qui nous traversent. La simple pensée que tout puisse revenir pousse à lexploit de ne pas se répéter, à chercher la réinvention permanente de soi. Cet éternel retour-là, comme pensée-repoussoir, exigence taraudante, cest, oui, le concept central du roman : devenir autre puisque tout revient, par la fatigue. Se tenir en vie, aux aguets, sautodifférencier : le principe même, biologique, du vivant, de la cellule.

B : Les chrones font partie des curiosités les plus intrigantes de La Horde. Ni vraiment animaux, ni pure féérie, ils sapparentent plutôt à des concepts vivants, si bien quil est difficile de sen faire une représentation. As-tu souvent rencontré des chrones, et si oui combien en héberges-tu chez toi ?

AD : Les chrones, à lorigine, viennent de mes lectures sur le temps. Je cherchais un concept de temps qui ne soit ni linéaire ni même rétrolinéaire (voyage dans le temps), un temps doté dune viscosité particulière telle quon peut lapprocher chez Bergson (voir son concept extraordinaire de durée). Ce sont des concepts vivants, en effet. Jen ai créé une trentaine pour la horde, dont seulement trois ou quatre sont mentionnés dans le livre. Les chrones sont avec le vif le vrai sujet du tome II : pure puissance métamorphique. Psychrones, cychrones, autochrones,  antéchrones, etc, jai dressé une typologie précise, que jutiliserais peut-être pour « les furtifs » dans mon prochain livre.

Les seuls chrones que jai rencontré sur terre sont des émotions. Et jen héberge parfois un certain nombre, qui ne cessent de modifier ce quils traversent en moi.

Ecrite par Bibirox, le 07 Février 2005 à 14:02 dans la rubrique Interviews .
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Ecrit par 10 le 20 Février 2006

Your site is realy very interesting.

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